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Le Chant de la fidèle Chunhyang

Théâtre La Licorne 7 mars 02 19 heures 45

120 minutes. Corée du Sud, 2000. Réal. Im Kwon Taek. Scénario: Kim Myoung Gon, d'après le Pansori «La Chanson de Pansori» de Cho Sang Hyun. Im.: Jung Il Sung. Mont.: Park Soon Duk. Mus. : Kim Jung Gil. Déc. : Min Un 0k.

En Corée, au dix-huitième siècle, un jeune noble, Mongryong, fils du gouverneur de Namwon, aperçoit à la Fête de la pleine lune une jeune fille dont il tombe immédiatement amoureux. Aussi belle qu'intelligente, Chunhyang est la fille d'une ancienne courtisane. Par un dessin au pinceau qu'il fait sur sa robe de soie, il signifie son amour et son désir de l'épouser. Elle accepte à la condition qu'il fasse d'elle son épouse officielle en dépit de ses origines et se donne à lui. Mais le père de Mongryong est appelé à la cour du roi et son fils doit le suivre, malgré les larmes de Chunhyang, pour faire ses études et passer les examens de lettres. Il lui promet de revenir.

Le nouveau gouverneur, Byung Hakdo, qui a entendu parler de la beauté de Chunhyang, convoque toutes les courtisanes pensant qu'elle en fait partie puisque sa mère l'était. Elle refuse d'abord de venir puis doit obéir à ses ordres: devant lui, elle supplie qu'il la laisse libre. Il reste intraitable et, devant ses refus, la fait bastonner à plusieurs reprises en place publique. Le peuple, impuissant, souffre avec elle. Mongryong, devenu conseiller royal, est chargé d'inspecter les provinces. Il arrive incognito, vêtu de haillons, constate le dénuement des paysans, les détournements du gouverneur, et assiste au supplice de Chunhyang. Ses agents arrêtent le gouverneur et les deux amants se retrouvent.

lm Kwon-taek a voulu nous donner à voir et à entendre un Pansori, c'est-à-dire une sorte d'opéra avec un chanteur soliste qui fait naître son timbre de voix particulièrement rauque du fond de son abdomen et un joueur de pouk (tambour double). Le chanteur est aussi conteur et brode sur des thèmes traditionnels, combinant chant et récit, pendant cinq à huit heures, devant un très vaste public. «Chunhyangga» est le Pansori le plus joué et le plus apprécié des Coréens. Im Kwon-taek a voulu faire la synthèse entre. l'art traditionnel et le cinéma : le film montre à la fois la représentation et le contenu de l'histoire, et l'on voit les spectateurs encourager les acteurs de la voix et du geste. Le plus étonnant est que cela fonctionne pour le spectateur occidental le moins au fait de cet art ; passée la première surprise, il est envoûté par le chant, fasciné par la beauté des images, la pureté des couleurs, la richesse des costumes et de l'architecture. On se laisse prendre à la simplicité de cette histoire d'amour où tous les archétypes du conte (le beau prince, la fidèle jeune fille, le méchant despote) gardent leurs vertus séculaires pour les Coréens comme pour nous. C'est le quatre-vingt-dix-septième film d'un auteur qui, jusque-là, tournait essentiellement des films historiques à tendances sociales, voire politiques. Ici, même si le contexte social (misère des paysans) est indiqué, c'est en fait l'âme de toute une nation qui nous est dépeinte à travers une forme artistique emblématique.

Fiches du cinéma 1583

En Corée, tout le monde connaît par coeur l'histoire de Chunhyang. Cela fait deux cents ans qu'on la ressasse, l'adapte, l'interprète, l'illustre, la redécouvre. Cette histoire déclinée à l'infini - on en a répertorié quelque cent vingt versions différentes ! - est un authentique morceau du patrimoine national. Un défi aussi à l'adaptation cinématographique. C'est du moins ce qu'a longtemps pensé le plus grand cinéaste coréen vivant, Im Kwon taek, qui a débuté en 1962, et aura donc attendu trente-huit ans pour oser s'y frotter. Pour se livrer, sur une intrigue qui a l'air toute simple (pour nous), à un exercice de style éminemment complexe (pour lui).

On le voit, réduite à sa trame, cette love story contrariée paraît cousue de fil blanc. Mais l'essentiel est ailleurs : cette légende appartient à une tradition quasi sacrée en Corée, le pansori. Il faut imaginer un interprète solitaire qui, accompagné d'un unique tambour, égrène, sur la scène d'un théâtre, pendant des heures, les mille le et une péripéties de l'aventure. Le chanteur psalmodie plus qu'il ne chante. C'est un conteur qui module, en une formidable litanie, les pleins et les déliés d'une intrigue inépuisable.

C'est peu de dire que les premières minutes du Chant de la fidèle Chunhyang désarçonnent. Que peut-il advenir de ce bizarre objet filmique qui entremêle les échappées verbales scandées sans répit et une imagerie aux teintes mordorées, excessivement lissée, comme nettoyée de toute aspérité ? Patience, une drôle d'alchimie est à l'oeuvre.

Im Kwon Taek, qui signe là son 97ème film - même si, à ce jour, un seul a été distribué en France, La Chanteuse de pansori, une merveille de délicatesse -, savait qu'il tentait un périlleux grand écart. Son obsession : comment « fondre le chant dans l'image afin de rendre le pansori accessible » ? Il a réalisé jusqu'à sept ou huit versions différentes d'une même séquence. « Il n'était pas question, explique-t-il encore, d'introduire dans le film des scènes qui risquaient de nuire à l'intégrité du pansori. Alors, au bout de deux mois, il a jeté tout ce qui avait déjà été mis en boîte. Et il est reparti de zéro, organisant le plus élaboré des balancements entre le chant sur scène et l'action en décors réels, entre la scansion ultracodée du pansori et les rebonds dramatiques d'un cinéma romanesque. Tantôt le chant paraphrase, comme une voix off, ce que l'on voit à l'écran. Tantôt il se superpose aux images, avec une autonomie qui crée un léger et troublant décalage. Parfois, enfin, en un saisissant enchaînement, le chant se substitue à l'action, et le drame se concentre sur l'interprétation scénique. Quand Chunhyang est soumise à la torture, elle reçoit dix coups de bâton. Le premier, filmé en plan très large, on le devine. Les suivants sont encore plus insoutenables: on les imagine, à travers les mots essoufflés du chanteur de pansori, sur son masque douloureux, dans sa voix déchirée.

Ces alternances virtuoses confèrent une intensité croissante au récit. Des scènes clés, celles qui ont fait rêver des générations de Coréens - l'apparition de l'héroïne sur une balançoire, la déclaration d'amour, la nuit de noces, la séparation, le retour de Mongryong -, deviennent, pour nous, des moments de grâce énigmatique. On mesure alors à quel point le cinéaste maîtrise la construction de son film, propulsant le spectateur au coeur de l'action, puis le tenant à distance pour mieux l'entraîner ensuite dans le tourbillon des péripéties.

Du coup, ces plans composés avec un soin pointilliste, ces travellings d'une grande fluidité échappent à la joliesse décorative : ils entrent en résonance avec ce chant entêtant qui ne fournit pas seulement un fil narratif, mais touche par la fraîcheur d'une poésie naïve, et surprend parce qu'il peut devenir à tout instant incantation, cri ou ironie amusée. On est dans la veine d'un art vraiment populaire, autrefois pratiqué sur la place des villages, où l'interprète devait donner à imaginer. Faire ressentir de la frayeur, du plaisir, faire rire, émouvoir. lm Kwon Taek a trouvé le sismographe hyper-sensible capable de faire vibrer son film à l'unisson d'une riche inspiration visuelle.

Oui, un mélo tout enluminé d'émotions primaires peut distiller un charme tenace et inventif, apaisé et audacieux. Modeste, lm Kwon Taek voudrait nous faire croire que Le chant de la fidèle Chunhyang « n'est jamais qu'une histoire d'amour qui finit bien ». Il ne faut jamais écouter les artistes, surtout quand ils sont modestes.

Jean-Claude Loiseau - TRA 2654

DÉPOSSESSION RÉCIPROQUE

L'intérêt du film réside donc moins dans son action proprement dite, qui relève d'une trame romanesque universelle, que dans son intense beauté formelle, et plus encore dans sa juxtaposition avec le narrateur qui la révèle et instaure avec elle un jeu très subtil de redondance et de complémentarité. Celui-ci est incarné dans le film par un récitant de pansori, filmé de nos jours lors d'un concert public. Enraciné dans les traditions rituelles et religieuses coréennes, le pansori est un opéra populaire qui met en scène un acteur, à la fois récitant, chanteur et mime, accompagné d'un joueur de tambour, au service de divers types de récits qui font partie du patrimoine artistique coréen. Chunhyang est l'un d'eux. Le registre vocal de cet opéra, tiré du bas de l'abdomen, s'exprime dans un timbre particulièrement rauque, avec des modulations très variées, et une certaine dissonance qui n'est pas sans évoquer le chant flamenco.

Le contraste, sans doute plus particulièrement pour un spectateur occidental, est donc saisissant entre le style rude et dépouillé du pansori et l'extrême raffinement (somptuosité des cadrages, sensualité de la caméra, féerie des couleurs, Poésie du montage ... ) de sa reconstitution cinématographique Cette tension, qui est à la beauté du film ce que l'esprit est à la chair constitue un signe caractéristique de sa modernité, qui joue de 1a dépossession réciproque exercée par ces deux modes de représentation. Mais on peut aussi voir dan leur fusion, aussi déconcertant soit-elle, une volonté de revitaliser le cinéma à la source d'une tradition nationale séculaire, plus encore, de le définir comme sa légitime continuité. Comme le cinéma, 1e pansori est un art initialement forain, collectif et populaire, qui mêle volontiers le discursif au lyrique, et le trivial au sublime.

De même que le récitant de pansori recourt à des facultés chamaniques pour représenter tour à ton les divers personnages de l'histoire, c'est un peu l'âme du pansori qu'Im Kwon-taek insuffle dans le corps de son cinéma. il ne s'agit pas d'un pur exercice de style. Car le film parle ce faisant du temps présent, la fidélité des deux héros à leur serment évoquant la très longue lutte artistique et politique d'lm Kwon-taek pour l'existence d'un cinéma national. La Corée est aujourd'hui l'un des rares pays dans le monde où la production nationale est protégée par un système de quotas contre le rouleau compresseur hollywoodien. Im Kwon-taek s'est battu, et se bat encore aujourd'hui pour sa défense, quitte à se faire raser le crâne en place publique. Cet engagement a porté ses fruits, puisque le cinéma coréen connaît depuis quelques années un essor et une diffusion internationale sans précédent. Sauver son âme, telle est bien l'histoire du Chant de la fidèle Chunhyang.

J.M. Frodon - Le Monde décembre 2000 

 

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