logo
Centre de Documentation et de Création Cinématographique de Cannes

filmclubcannes.com  

Cannes Cinéma


Passions...... Sourires



Moi,Toi et Tous les Autres 

Théâtre La Licorne                 Mercredi  04 avril 2007              19 heures 45

affiche

États-Unis, 90’. (2005)

RéalisationMiranda July, Amy Armstrong

Scénario : Miranda July

Images : Chuy Chàvez

Musique
: Michael Andrews

Acteurs : Miranda July (Christine Jesperson), John Hawkes (Richard Swersey), Miles Thompson (Peter)


             Les aventures ordinaires et merveilleuses de Christine Jesperson, et de « tous les autres » habitants du voisinage. Une banlieue américaine, avec ses divorcés, ses retraités, ses adolescentes délurées et ses gamins en quête d'expériences. Un entrelacs d'événements minuscules et de grandes rêveries, de frustrations banales et d'espoirs poudrés d'or. Au centre, Miranda July, qui joue Christine et a écrit et réalisé ce film puzzle, dont chaque pièce, piochée comme au hasard, brille d'un éclat particulier. Voici par exemple Christine, godiche et gracieuse, qui remonte une rue en compagnie de Richard, vendeur de chaussures, père de deux enfants, fraîchement séparé de sa femme. Avec lui, elle invente un « amour éternel » qui durera jusqu'au prochain croisement. Quelques mètres de trottoir pour toute une vie rêvée.

Christine Jeperson, l'œil rond et bleu, est un autoportrait de l'artiste et vidéaste, micro et caméra en main, auteur d'un "work in progress" étroitement mêlé au quotidien. Ce double de la cinéaste est une sorte de lutin optimiste et inquiet, qui agit comme un principe de poésie dans un monde d'objets glacés, de consommation stérile. Elle montre, légère et mélancolique, entre chronique et comédie, comment la « foule sentimentale » s'y trouve à l'étroit, comment la chair frissonne et palpite. Chaque vie est immense, mais ne dure, entre centre commercial et pavillons identiques, que jusqu'au fameux « prochain croisement ». ou jusqu'au prochain coup de frein, comme celle de ce poisson rouge oublié dans son sachet d'eau sur le capot d'une voiture. Travail finaud sur l'éphémère, sur la difficulté de vivre ensemble, de communiquer, Moi, toi et tous les autres est un collage étonnamment inventif de fragments d'humanité. Ces portraits croisés, mâtinés de critique sociale, évoquent l'univers d'un autre cinéaste indépendant, Todd Solondz, de Happiness ou Storytelling, mais sans la cruauté, la profonde amertume de ce dernier.
Caméra d'or au dernier festival de Cannes, le film ferait plutôt l'effet d'un antidépresseur. La banlieue de Miranda July est un territoire propice aux enchantements, aux excentricités cocasses, à tout ce qui permet de contourner, pour un instant ou pour longtemps, la grisaille et la solitude. Un petit garçon de 7 ans, Robby, fils de Richard, se connecte ainsi, sérieux comme un pape. sur un site de dialogue porno et propose, impavide, à son interlocuteur inconnu un improbable « popo pingpong » (formidable trouvaille du traducteur pour « poop back and forth»), assorti d'un pictogramme qui fera date : ))<>((. Hilarant, étonnamment candide, cet épisode mémorable témoigne de l'humour original de Miranda July, de sa manière farfelue, faussement naïve et profondément tendre, de repeindre le monde en rosé.
Cécile Mury – TRA2906
image1
Avec Moi, toi, et tous les autres, Miranda July lance d’innombrables bouteilles à la mer. Des bouteilles avec des messages d’espoir, comme un happening ne résultant d’aucun naufrage. Des bouteilles scellées avec amour, comme autant de petits trésors renfermés par chacun des personnages. On pense brièvement à Happiness (Todd Solondz, 1997) ou à American Beauty (Sam Mendes, 1999) : comme eux, Moi, toi, et tous les autres est conçu comme un film choral dont les personnages et les intrigues se mêlent subtilement malgré leur apparente autonomie ; et comme Solondz ou Mendes, Miranda July plante son décor dans une morne banlieue pavillonnaire. Mais ici, point de noirceur, même lorsque s’affichent, littéralement, les fantasmes pédophiles de l’un des personnages. Les onze personnages du film interagissent sans heurts, sans secret inavouable, sans crime autre que la mort accidentelle d’un poisson rouge oublié sur le toit d’un break familial. Et si le sexe est omniprésent, il a la saveur interdite du rituel adolescent perpétré sur un air de Cody Chestnutt, ou la géniale simplicité d’un gamin de 6 ans qui s’égare sur Internet, et réinvente la poésie pornographique à coup de pictogrammes informatiques... Le jeune Brandon Ratcliff qui interprète Robby est purement et simplement bluffant, navigant paisiblement entre impassibilité de vieux sage dans la peau d’un enfant surdoué et humour scatologique de petit obsédé.
image3
Miranda July livre une galerie de personnages branques (un père qui s’immole, une fillette qui se prépare un avenir de "desperate housewife", une jeune femme qui vit dans ses rêves...), et échappe sans mal à l’accumulation de short cuts trop formels. Si le trait se fait provisoirement cruel, c’est pour écorcher un milieu - celui de l’art - que la réalisatrice connaît bien. Miranda July a tâté de la vidéo-performance avant de passer à la réalisation : cette appartenance reconnue au monde de l’art contemporain se laisse déceler dans ce premier long métrage ; artiste espiègle passée maître dans l’art de l’auto-représentation décalée (voir le site de Miranda July et son irrésistible blog), Miranda July filme avec maîtrise, sincérité et nonchalance. Le scénario, finalisé en un mois d’atelier d’écriture à Sundance en 2003, s’est affranchi d’un univers d’abord trop personnel, sans se dépouiller d’une fraîcheur et d’une étrangeté tout à fait originales. Interrogée sur la dimension personnelle de son cinéma, Miranda July s’étonne : « Ce sont toujours les scènes [très éloignées de moi] qui me giflent par la suite, quand je constate que j’avais un million de longueurs d’avance sur moi-même ». Entre soi et soi-même, le film se développe tranquillement, parfois désopilant, parfois mélancolique. Rebondissant de trouvaille en trouvaille, d’idée noire en folie douce, Moi, toi et tous les autres a collectionné les récompenses à Cannes (Caméra d’or, Grand prix de la Semaine internationale de la Critique) et à Sundance (Prix spécial du Jury), et donne enfin à voir son univers déconcertant et son irréfrénable joie de vivre.

image4 Moi, toi et tous les autres invite aux additions, aux courriers contre-indiqués, aux associations insolites, à tout âge, à toute vitesse, avec la franchise et la maladresse des premières fois. Miranda July, démultipliée, devant et derrière la caméra, se jette à l’eau, enveloppe de sa voix mal assurée ses histoires culottées mais sans perversion. Les enfants jouent aux adultes, les adultes retombent en enfance, les poissons rouges ont droit à leur oraison et le petit oiseau peint tarde à sortir de son cadre. Le décalage est roi. Cendrillon aux talons égratignés, Christine part traquer son chausseur, se confie simplement, prend ses rêves pour la réalité et voit le monde d’un œil très torve ou très éveillé. Miranda July ne voit pas la distance, ne mesure pas les dangers. Avec elle, les situations les plus glissantes trouvent une issue comique, les passerelles bancales et les dialogues de sourd un parfait terrain d’entente. La glue cimente une relation, un panneau fléché y met un terme. Souvent chahuté, Moi, toi et tous les autres se révèle moins un film choral qu’une mosaïque de sons, de couleurs et de superpositions astucieuses. Un portrait de famille sous forme de cadavre exquis, où chacun contribue à l’histoire et l’étoffe de ses inspirations. On écrit et on réalise ses vœux, on choisit sa moitié et l’élu se retrouve aussitôt à nos côtés. Miranda July réussit de jolies installations, parfois surlignées, mais d’une touchante témérité.
Danielle Chou



Retour au Programme 2006-2007

Retour au Sommaire