Film Club de Cannes

Out of Africa

Théâtre La Licorne 12 avril 2001
19 heures 45

Film américain de Sydney Polack (1985). Scénario: Kurt Luedtke, d'après Karen Blixen, Judith Thurman et Erroi Trzebinski. Image: David Watkin. Musique: John Barry et Mozart.

Avec :Meryl Streep (Karen Dinesen), Robert Redford (Denys Finch Hatton), Klaus Maria Brandauer( Baron von Blixen-Finecke), Michael Kitchen (Berkeley Core). Malick Boweris (Farah Aden).

1913. Karen-Blixen et le baron von Blixen-Finecke se sont mariés par intérêt: il a le titre et elle l'argent. La jeune femme rejoint son nouvel époux au Kenya dans leur plantation de café. Elle déchante vite...

A l'instar des productions hollywoodiennes d'antan, Out of Africa rend hommage à la beauté sauvage de l'Afrique, admirable contrepoint visuel à une passion amoureuse naissante. Le spectateur se laisse prendre avec bonheur à ce film presque sans progression dramatique. mais profondément romanesque. Séquence inoubliable: Karen, à bord de l'avion de Denys, découvre. fascinée, les splendeurs naturelles d'un pays qu'elle ne soupçonnait pas. Par touches infimes et délicates, Sydney Pollack décrit l'itinéraire spirituel et sentimental de deux personnages profondément idividualistes que l'amour rapproche pourtant. Avec une étonnante économie de moyens, le cinéaste donne à tel geste apparemment anodin (Denys effleurant de son mouchoir la lèvre de Karen) une valeur émotionnelle poignante.

Le film est aussi un hymne à la femme, capable de s'affranchir des conventions sociales. Livrée à elle-même quand son mari part à la guerre, Karen révèle un courage exemplaire, ravitaillant les combattants ou affrontant un lion. Tout en évitant de faire de sa protagoniste une figure héroïque, Out of Africa est assurément une ouvre féministe.

Franck Garbarz - TRA 2607

Karen Blixen n'était pas du genre à marcher en regardant ses bottines. « Le ciel n'était jamais très bleu, écrit-elle au début de La Ferme africaine. Il restait pâle mais si lumineux que les yeux le fixaient avec peine: des nuages légers et changeants le traversaient. Je voyais des palais se construire à l'horizon, les nuages s'en détacher et voguer dans l'espace. Ce ciel avait pourtant des trésors de bleu, qu'il répandait à profusion sur les hauteurs les plus proches.» Dans Le Champ de la douleur, un des Contes d'hiver, elle précise d'entrée: «Pas un nuage dans le ciel pâle; pas une ombre sur les champs, les collines et les bois, baignés dans la brume, couleur de perle, qui montait de tous les replis du terrain.»

Quel que soit le lieu, au Kenya ou dans son Jütland natal, l'écrivain danoise (1885-1962) prend d'abord la peine de raconter le ciel. Puis les arbres, les oiseaux. le fond de l'air, le bruissement des eaux. La nature n'est pas un décor. Elle est la substance première, la pâte avec laquelle elle pétrit ses contes. Cette femme éminemment romanesque n'a en effet écrit que des contes, jamais de roman, en dépit de plusieurs tentatives et d'un pastiche à l'eau de rose, Les Voies de la vengeance, rédigé en 1943, sous l'occupation allemande.

Parce que les contes appartiennent à l'âge premier de la littérature, qui perdure dans l'enfance. «Depuis que l'on a inventé la parole, on a raconté des histoires... Sans histoires, le genre humain aurait péri comme il aurait péri sans eau », énonce le cardinal Salviati dans un des Nouveaux Contes d'hiver. Vieux pasteurs, servantes, enfants trouvés ou abandonnés, officiers, hobereaux, paysans et bohémiens, les personnages de Karen Blixen, à la fois démiurges et jouets du destin, sont hors du temps pour incarner l'horreur et le bonheur de vivre de tous les temps.

On peut rétorquer qu'Out of Africa (La Ferme africaine, en français) est bien daté historiquement. Cette oeuvre (qui assura sa célébrité dès sa parution, en 1937 aux Etats-Unis, et un formidable regain de gloire, en 1985, avec le film de Sydney Pollack) est en effet le récit de la vie de Karen dans sa plantation de café, au Kenya, de 1914 à1931. Rien pourtant n'est moins sûr. La vie africaine qu'elle se et nous raconte est, sinon intemporelle, en tout cas fort éloignée de celle qu'elle relate dans son abondante correspondance à sa parentèle.

Cette vie, elle la sublime, en conteuse, envoûtée par un continent où l'homme n'a pas encore divorcé de la nature, où il possède toujours «une science que nos premiers parents ont gaspillée et que nous avons oubliée, une science que l'Afrique pourrait peut-être encore nous enseigner car elle sait que Dieu et le Diable ne font qu'un, qu'ils ont même puissance et même majesté éternelles ».

On a épinglé le snobisme de la baronne ravie de renouer en Afrique avec les mours révolues de l'aristocratie européenne. La Ferme africaine est constellée de possessifs patriciens: «mes gens», «mes indigènes», «mes Kikuyus». Mais en même temps, elle les célèbre puisqu'elle fait d'eux des personnages auxquels ses lecteurs du monde entier peuvent s'identifier, parce qu'elle les aime et les admire pour de bon. Il y a des aveux qui ne trompent pas.

«La découverte de l'âme noire fut pour moi un événement, quelque chose comme la découverte de l'Amérique pour Christophe Colomb, tout l'horizon de ma vie s'en est trouvé élargi. Si l'on imagine le cas d'une personne qui, ayant l'amour inné des bêtes, aurait grandi dans un monde privé d'animaux et ne les aurait connus que tardivement, ou encore le cas d'une personne qui, aimant les bois, n'aurait pas vu de forêts avant sa vingtième année, ou enfin celui du musicien-né, qui, par suite d'un concours de circonstances, n'aurait pas soupçonné la musique avant l'âge d'homme, on aura une idée de ce que j'éprouvai en décourant l'Afrique.»

L'Afrique a permis à Karen d'être elle-même, sans réprimande, de redevenir elle-même, plus exactement, l'enfant rêveuse, sensible et coriace que seul son père, Wilhelm Dinesen, comprenait. Aristocrate, aventurier et fantasque, il arrachait sa fille préférée à la maison, au dressage d'oie blanche, pour d'immenses promenades au cours desquelles il lui racontait ses guerres en Europe et ses expéditions chez les Indiens d'Amérique. Il s'adressait à la petite Karen, qu'on surnommait Tanne, comme à un alter ego. Elle ne comprenait pas tout, mais ils se comprenaient et c'était l'essentiel. C'est au cours de ces randonnées qu'il lui apprit à ne pas marcher en regardant ses bottines, à observer et respirer la nature. Qu'il l'incita à donner libre cours à son imagination et à la mettre en mots. Lui-même écrivait, des poèmes, de courts récits. En 1892, il publia Lettres de chasse, recueil remarqué, sous le pseudonyme de Boganis. Nom fort proche de Mbogani, le nom africain de la fameuse ferme, sise au pied du mont Ngong...

Karen avait 10 ans lorsque ce père salvateur se suicida, probablement parce qu'il était atteint de la syphilis. Elle vécut cette mort comme un abandon. Elle était seule et sans défense, désormais, dans le gynécée régi d'une poigne de fer par sa grand-mère maternelle, l'austérité bourgeoise et luthérienne incarnée. Cette perte originelle fut le creuset où allèrent fermenter ses avanies successives: la syphilis contractée auprès de son époux volage, son cousin baron Bror Blixen, dès sa première année de mariage, en 1914; la faillite de sa plantation qui coïncida avec le décès accidentel de son amour anglais, Denys Finch Hatton; son divorce, qui, ultime outrage, lui ôtait l'appellation de baronne, qu'elle chérissait. Et finalement l'arrachement obligé à l'Afrique en 1931, et le retour au Danemark, à 46 ans, malade et ruinée.

Karen Blixen aurait pu se contenter de s'installer dans la maison familiale de Rungsted et de remâcher ses rancunes. Accepter enfin de se soumettre à la loi matriarcale de vertu et de sécurité. «Il était impossible de nourrir l'idée que ma mère pouvait se tromper. On voulait toujours faire de moi quelque chose d'autre. Mes pauvres tentatives m'ont toujours paru inspirées par les puissances des ténèbres», écrit-elle dans une de ses Lettres d'Afrique. Mais l'Afrique lui avait trempé le caractère et appris la liberté. Elle repoussa l'hyggelic, ce mot danois qui exprime le cocon anesthésiant. Elle subit une autre loi, tout aussi féroce, mais qu'elle s'imposa. Sourde aux remontrances, elle devint écrivain, mais comparable à nul autre. Cravachant son corps martyrisé par la maladie, elle transmua ses angoisses mortelles en histoires pleines de sagesse; ses sautes d'humeur tyranniques en baume pour l'âme: «Si tu veux dormir la nuit, ne pense pas à des moutons. Pense plutôt à un puits profond, dit un de ses personnages. Au fond de ce puits, bien au centre, une source jaillit, qui lance en tous sens des ruisseaux minuscules comme une étoile ses rayons. Si tu parviens à forcer tes pensées à courir avec l'eau, non dans une seule direction, mais dans toutes également, tu t'endormiras.»

Enfant, Karen Dinesen s'inventait des contes pour échapper à l'ennui, cette demi-mort. A presque 50 ans, elle choisit d'en écrire pour les grandes personnes. De s'écouter rêver pour consoler les insomniaques.

Agnès Bozon-Verduraz - TRA 2607

POLLACK (Sydney), cinéaste américain (Lafayette, Ind., 1934). Initié à l'art dramatique par Sanford Meisner, il se produit sur scène à Broadway. Sollicité par la télévision comme comédien, il y débute dans la réalisation en 1960. Il signe plusieurs dramatiques prestigieuses.

Filmographie.

- Trente Minutes de sursis (The Slender Thread, 1965)

- Propriété interdite (This Property is Condemned, 1966)

- Les Chasseurs de scalps (Yhe Scalphunters, 1968)

- Un château en enfer (Castle Keep, 1969)

- On achève bien les chevaux (They Shoot Horses, Dont They ?, 1969)

- Jeremiahiah Johnson (1972)

- Nos plus belles années (The Way We Were, 1973)

- Yakuza (The Yakuza 1975)

- Les Trois Jours du Condor (Three Days of the Condor, 1975)

- Bobby Deerfield (1977)

- Le Cavalier électrique (Electric Horseman, 1979)

- Absence de malice(Absence of Malice, 1981)

- Tootsie (id., 1982)

- Out of Africa (1985)

- Havana (1990)

- La firme (1993)


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