Quatuor Basileus
Théâtre La Licorne 17 octobre 01
19 heures 45
1982 Italie. (125')- Réal. :
Fabio Carpi. Image : Dante Spinotti. Son : Marlo Dallimonti. Déc.
: Franco Vanorio. Cost. : Corrado Colabucci. Mus. : extraits de Schubert,
Debussy, Ravel, Smetana, Beethoven, Wagner, Bellini, Paganini.
Avec : Hector Alterio (Alvaro), Omero Antonutti
(Diego), Michel Vitold (Guglielmo), Pierre Malet (Eduardo
Morelli), François Simon (Oscar) Alain Cuny (Finkal),
Gabriele Ferzetti (Cantoni), Lisa Kreuzer (Lotte) Véronique
Genest (Sofia), Rada Rassimov (Madame Finkal), Mimsy Farmer
(Miss Permamint), Catherine Jarret (Catherine).
Le jeune homme et les trois voyageurs
Ils étaient quatre, Oscar, Alvaro, Gugliamo,
Diego, qui, depuis une trentaine d'années, formaient un glorieux quatuor
de musique de chambre. Et puis, brusquement, Oscar fut emporté par
une crise cardiaque. et les autres chancelèrent devant leur cinquantaine
stérile. Ils n'avaient vécu que par et pour la musique. Sans
Oscar, ils n'étaient plus que des inadaptés. Jusqu'au jour
où Edouardo Morelli, dit Edo, un jeune violoniste très doué,
et qui voulait réussir, vint leur proposer son talent. Le Quatuor
Basileus était reconstitué. Mais pas la «famille».
Car, Edo, lui, aimait la vie autant sinon plus que la musique. Il
séduisait les filles, il était joueur, il fumait de l'herbe
et rien ne pouvait entamer sa radieuse jeunesse.
Ecrit et filmé comme un roman,
où le, poids des mots devient celui du temps, où des situations
feutrées, suggérées: éclatent en désillusions,
en conflits intérieurs dévorants, le film de Fabio Carpi est
l'histoire douloureuse de trois «voyageurs» s'apercevant, beaucoup
trop tard, qu'ils se sont trompés de train. Ils sont allés
de ville en ville, de palace en palace, de salle de concert en salle de concert,
sans rien connaître, ou si peu, du monde réel. Au contact d'Edo,
ils sont brûlés du regret lancinant de ce qu'ils n'ont pas su
vivre. Ils ont cultivé des chimères, derrière les paravents
de la gloire, dans la griserie du jeu musical et des applaudissements.
Ce film aux couleurs d'automne et d'hiver, passe
des dorures de la célébrité au crépuscule d'un
âge mûr, dont la beauté rayonnante, la vitalité
insolente d'Edo (Pierre Malet est admirable dans les comportements du personnage),
accentuent les rides, les vains discours, l'échec. L'accompagnement
musical, subtilement choisi, rythme les tempêtes sourdes ou violentes
agitant les artistes, hommes desséchés, comme les suffocations
de poissons retirés de leur aquarium.
François Simon, disparu le premier, annonce
la débâcle. Gugliamo (Michel Vitold, obsédé, tragique)
ne supporte pas la révélation
de son homosexualité, et perd la raison. Diego (Omero Antonutti) préfère
le suicide à la déchéance physique, Alvaro (Hector Alterio),
fatigué, abandonne la lutte. Peut-on en vouloir à Edo d'avoir
causé tant de ruines ? Non, car il existe, lui, hors des illusions,
des rêves.
Le temps perdu ne se rattrape pas. On ne redevient
pas «jeune» par les autres. Le Quatuor Basileus est un
film lucide et insolite sur un sujet rarement traité au cinéma
(en tout cas, pas de cette façon là), le mal. de la vieillesse. J. S.
- Le Monde - 3 juillet 1984
Entretien avec le réalisateur. « Je
veux qu'un film soit une ouvre ».
La présentation du Quatuor Basileus,
au Festival du cinéma italien de Nice en septembre 1982 (il y reçut
le Prix du public) puis sa diffusion en deux parties sur Antenne 2 pour Ies
«fêtes de fin d'année ». ont enfin attiré
l'attention sur Fabio Carpi, cinéaste, italien né en 1925 et
resté inconnu, sauf par le livre d'Aldo Tassone. Le cinéma
Italien parle, publié aux éditions Edilig, et par
quelques articles de revues. Il est vrai qu'avant le Quatuor, Fabio
Carpi n'avait tourné que deux films, Corpo d'amore (1971) et
l'Eta della pace (1974), non distribué en France. Il
ne se complaît pas dans un splendide isolement mais sa conception du
cinéma et les circonstances économiques n'ont pas joué
en sa faveur.
« J'ai, dit Fabio Carpi, été critique
de cinéma dès la Libération à l'Unita, de
Milan, ma ville natale. J'y suis resté deux ans, puis j'ai
commencé à écrire des romans et des scénarios.
J'ai beaucoup aimé les films néo-réalistes de
Rossellini, de Sica, Visconti, mais, par la suite, je n'ai
pu m'identifier au cinéma italien, je n'ai pas trouvé
de contact avec lui. Pour moi, à part Antonioni. que j'ai
défendu, et quelques oeuvres de Bellochio, Bertolucci, à
leurs débuts, ce cinéma a sombré. Aujourd'hui,
il est presque mort et je n'ai jamais autant tourné. grâce
à la télévision.»
Alberto Moravia m'avait choisi pour la réalisation,
de l'adaptation de son roman, Les
Ambitions déçues et Antenne2 a entièrement financé
les Chiens de Jérusalem, un sujet de moi auquel Luigi Malerba
a apporté son concours et que j'ai tourné, avec des acteurs
français, en Italie. J'ai souvent cherché des interprètes
en France, parce qu'ils correspondent mieux à mes personnages que
les acteurs italiens qu'on emploie toujours.
Mon premier film était une petite production privée, le deuxième
une production du cinéma d'Etat (quelque chose comme le système
de votre avances sur recettes). Je me suis certes heurté à
la crise, mais je ne veux pas accepter les compromis, faire du cinéma
à tout prix. Je veux qu'un film soit une oeuvre qui
se développe. avec moi, de l'écriture à la mise
en scène. La RAI s'est mise à produire de vrais films, et c'est
ainsi que j'ai trouvé les moyens économiques pour réaliser
le Quatuor Basileus. C'était un film de deux heures quarante
qui, en Italie. a été diffusé en trois parties.
Un critique m'a convaincu qu'il fallait, peut-être,
faire une version raccourcie, plus elliptique, pour l'exploitation au cinéma.
J'ai coupé tout ce qui concernait les tentatives de vie indépendante des trois musiciens, après la mort de
François Simon.
« Cette version cinéma du
Quatuor Basileus est, à mon sens, meilleures que la version
télévision. Elle, a tenu six mois dans une salle de
New-York, avec de très bonnes critiques, elle a été
distribuée en Hollande, mais pas en Italie Sa sortie en France est,
pour moi, très importante».
Propos recueillis par Jacques Siclier - Le Monde3
juillet 1984
Pierre Malet : le bel âge ?
Il n'a pas
trente ans, une belle gueule, de la passion a revendre, une réelle
détermination et un vrai rayonnement. Jusquà présent,
on l'a surtout remarqué à la télé (notamment
dans "La confusion des sentiments"
d'Etienne Périer àvec Piccoli) mais également au cinéma
"La nuit de Varennes" de Scola) et au théâtre ("Les
paravents" de Genet mis en scène par Patrice Chéreau). Au
printemps dernier, avec un film tourné pour trois lires et six sous
qui raconte l'histoire d'un jeune violoniste qui sème le trouble et
la passion dans le cour de trois musiciens, il a obtenu aux Etats Unis une
presse à faire pâlir de jalousie les trois quarts de nos stars
. Ce film, c'est le "Quatuor Basileus" de Fabio Carpi - que notre
télé a diffusé dans sa version longue et qui, sous son
titre original, "Quartetto Basileus", sort (enfin !) en salles...
Tout roule donc pour Pierre Malet... Oui, sinon que, si l'on ne s'arrête
pas aux apparences, n'est peut-être pas aussi facile d'avoir trente
ans et une belle gueule et de rêver à de vrais personnages et
de vrais rôles.
Première : Il y a combien de temps
que tu as tourné "Quartetto Basileus » ?
Pierre Malet: Ça fera, je crois, trois ans à la
rentrée. Ça fait loin, très loin...
P. Dans une version plus longue, le film est sorti
à la télé. Le voici en salles où le public qu'il
va toucher sera forcément moins important...
P.M.: Oui, c'est vrai... Mais je suis content, vraiment
content, que le film sorte. Pour moi, c'est vrai, c'est important mais pour
Fabio (Carpi), je pense, j'espère que ça le sera davantage
encore... Le cinéma apporte en effet comme une caution qui - si
ça marche comme cela a fonctionné aux Etats-Unis - pourrait
permettre à Carpi de faire un autre film... C'est un réalisateur
quasiment maudit. À 63 ans, il n'a fait que trois films.
C'est quelqu'un qui fait du cinéma pour dire des choses
essentielles...
P.: Ton personnage est en quelque sorte un génie
du violon. Cela t'a-t-il posé des problèmes ?
P.M. : Quand Carpi m'a proposé le film,
la seule condition que j'y ai mise, justement dans l'intérêt
du personnage, c'était d'avoir la possibilité de travailler
le violon. Mais c'était un film au budget vraiment modeste - que nous
faisions tous par passion pour le scénario - et j'ai dû me débrouiller
tout seul... Six heures par jour, pendant deux mois, j'ai travaillé
le violon comme un fou avec un jeune type qui a bien voulu faire ce pari
avec moi... Au départ, il m'a fait travailler le solfège. J'ai
su lire les notes sur les partitions et ai appris à quels gestes correspondaient
les notes. Ma partition était pleine de signes cabalistiques qui m'indiquaient
si je devais tirer ou pousser l'archet. J'ai travaillé aussi à
la vidéo en filmant ce jeune type en train de jouer. J'ai filmé
ses mains, ses yeux... C'est un travail anecdotique mais qui me paraissait
important pour le personnage. Je voulais qu'il y ait tout de suite une crédibilité
évidente de son talent et de son aura. Ce n'était pas seulement
un mec jeune et beau qui séduisait les filles et fumait des joints,
c'était aussi une sorte de génie musical... C'est ce qui le
pardonnait un peu.
P.: Aujourd'hui, trois ans après, comment vois-tu
ce personnage ? Comment ressens-tu cette image de la jeunesse?
P.M.: Fabio a fait trois films qui traitent du même
problème de l'incommunicabilité entre les générations.
De toute évidence, il s'est beaucoup investi dans chacun des trois
musiciens. Pour lui, la jeunesse est un danger. C'est un pessimiste, il la
voit égoïste et irresponsable... Pour moi, mon personnage est
un mec décidé à aller vite et loin,: si les autres ne
le suivent pas, tant pis pour eux ! Il me semble, en tant qu'individu, que
j'ai plus d'écoute, plus de disponibilité... Mais pour pallier
un peu cet égoïsme, cette dureté, j'ai voulu mon personnage
un peu innocent... Il y a en effet un âge, entre 18 et 22 ans, qui est
une sorte d'état de grâce... Tout est là, à tes
pieds, tout apparaît possible, tout est permis...
P.M. - C'était
délirant, hallucinant. Le film est sorti et ça a été
l'enthousiasme L'attachée de presse m'a écrit en me disant
: «Venez, vous ne vous rendez pas compte de ce qui se passe... »
J'y suis allé et le premier mec que j'ai rencontré m'a dit:
«Vous n'êtes pas l'acteur de "Basileus quartet"... ?»
C'était étonnant. Et génial Une espèce de rêve
fantastique qui m'a donné une pêche extraordinaire... -
Propos recueillis par Jean-Pierre Lavoignat - Première juillet 1984