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Ridicule
Théâtre La Licorne, 17 avril 02 19h45
France, J996. 102 minutes Réal.:
Patrice Leconte. Images : Thierry Arbogast,
couleurs, format Scope. Mus.: Antoine Duhamel.
Avec : Charles Berling,
Fanny Ardant, Jean Rochefort, Judith Godrèche, Bernard Giraudeau,
Bernard Dhéran, Carlo Brandt, Jacques Mathou, Urbain Cancelier.
Grégoire Ponceludon de Malavoy, nobliau
«éclairé» et fougueux, projette l'assèchement
de son marécageux pays des Dombes, ravagé par une épidémie.
Il gagne Versailles pour solliciter l'aide de Louis XVI, et découvre
vite que, à l'instar des marais, la cour du roi est un milieu délétère,
infesté par une autre affection mortelle, celle de l'intrigue.
Projetée en ouverture du festival de Cannes
1996, cette fable cruelle et raffinée distille son fiel bien au delà
du cadre velouté des films en costumes. Dans les soies de la reconstitution
historique, Patrice Leconte glisse des personnages d'une dérangeante
modernité. Pantins magnificents et dérisoires, ils s'arrachent
des lambeaux de pouvoir, se disputent les reliefs d'une gloriole de salon.
La critique contemporaine, peut toucher le monde du cinéma comme les
coulisses du politique, partout où le paraître, les faux-semblants,
l'esprit courtisan et la vanité prennent leurs quartiers. Le film
exhale une violence sourde, faussement policée: thriller en dentelles.
« Ces jeux de l'esprit-là ne sont pas à fleuret moucheté.
On est chez les tueurs», explique le scénariste, Rémi
Waterhouse. Armés de dialogues finement aiguisés, les comédiens
font merveille: Fanny Ardant, comtesse perverse et blessée, Bernard
Giraudeau, abbé d'alcôve et de cour, Jean Rochefort, greffier
des bons mots et des joutes verbales. Parmi eux, Charles Berling - que le
rôle a révélé au grand public - est un guide ambigu
et attachant, porteur d'idées neuves. Il annonce la révolution,
et avec elle, la fin d'une société croupissante, vaincue par
le « ridicule ».
On connaît
tant de malheureux qui se damneraient pour un bon mot. Car avoir de l'esprit,
même si l'on est dépourvu d'intelligence, a toujours permis
de régner sur les sots. Hélas, l'esprit vous quitte souvent,
dès lors que le temps vous rattrape. Prenez M. de Blayac, par exemple,
le triste héros du prologue de Ridicule.
Durant des années, cette vieille chose qui
attend la mort dans l'indifférence générale a régné
dans les salons de Louis XV et du jeune Louis XVI. A l'époque, ses
mots faisaient trembler. C'est lui qui, tandis qu'un courtisan maladroit
chutait en dansant, s'était écrié : «Mais c'est
le marquis, de Patatras !»
Ce Patatras-là avait mis la Cour en émoi.
Et en joie. Une joie semblable à l'humiliation qu'inflige, aujourd'hui,
à M. de Blayac sa victime d'hier. Une humiliation sans retour. Aprés
l'avoir subie, M. de Blayac ne peut que disparaître du film et de la
vie. Lui et son pauvre esprit s'en vont rejoindre le néant qu'ils
n'auraient jamais dû quitter. On existe si peu, en fait, quand on est
homme d'esprit.
C'est bien ce que pense Grégoire Ponceludon
de Malavoy (Charles Berling), noble provincial et désargenté,
qui, dans le Versailles de 1780, s'en vient plaider auprès du roi
la cause de ses paysans mourant les uns après les autres dans les
marais insalubres. Pauvre naïf ! Qui se soucie des autres à Versailles,
où tout est jeu, hormis, bien sûr, le «moi je»
? La justice ? Foutaises ! La générosité ? A condition
qu'elle serve les intérêts de celui qui la pratique. C'est dire
que tout le monde se fiche comme d'une guigne des paysans souffreteux de
Grégoire Ponceludon.
Heureusement
pour lui, cet émule de Candide a deux atouts dans sa manche. Sa bonne
mine, ce qui n'est pas rien. Et son esprit, ce qui est encore mieux. Qui
veut la fin veut les moyens. Et si, pour Henri IV, Paris valait une messe,
quel orgueil imbécile empêcherait un pur et dur de fréquenter
le monde méprisable et fascinant de la Cour? Dans le but de faire
le bien, évidemment. Mais, aussi, au risque de se perdre..
Tel est le sujet du film de Patrice Leconte : jusqu'où
peut-on, faut-il, se compromettre? Ne nous laissons donc pas abuser par les
costumes, les perruques et les poudres, qui, en aparence, figent les personnages
dans une époque précise, en faisant mine de les éloigner
de nous. Ridicule pourrait parfaitement être joué en complet
veston. Ou même en tenue campagnarde, tenez, avec quelques fidèles
et pas mal de traîtres, aidant un monarque républicain à
gravir, chaque année, la roche de Solutré...
Ne nous laissons pas abuser non plus par l'aspect
« culturel » de la lutte à mort à laquelle se livrent
tous ces êtres, familiers du paraître. C'est vrai : ils se battent
à coups d'alexandrins, d'octosyllabes et de « bouts rimés
». Mais, les mots, ici, sont des épées. Ou des flingues.
D'où la réflexion de Jean Rochefort à son metteur en
scène, lors du tournage : «C'est un western dans lequel on
a remplacé les colts par des mots d'esprit.»
D'où cette scène
magnifique où Fanny Ardant (la comtesse de Blayac) est surprise en
train de tricher lors d'une séance de « bouts rimés »
Mais on ne triche pas dans un western. Ni dans une tragédie. Fuyant,
dans un esca1ier, celui qui a découvert sa malhonnêteté
pour mieux avoir prise sur elle, Ardant lance, impériale, à
celui qu'elle craint et qu'elle commence à aimer, peut-étre,
cet aveu qui sent déjà la défaite : « Le prix,
Monsieur de votre discrétion ? »
« Que les gens d'esprit sont bêtes
! », disait Beaumarchais dans Le Mariage de Figaro. Et, à
deux siècles de distance, André Maurois d'en rajouter : «
Il ne suffit pas d'avoir de l'esprit. Il faut en avoir assez pour s'abstenir
d'en avoir trop. » C'est exactement la mésaventure qui arrive
à l'abbé de Vilecourt (Bernard Giraudeau).
L'instant d'avant, l'abbé brillait tel un
astre. On ne voyait que lui, on n'entendait que lui: médiatique, en
somme. Devant la Cour, il démontrait au roi l'existence de Dieu. En
ces instants, l'abbé était roi; l'abbé était
Dieu. Et puis, soudain, la gaffe. Un mot d'esprit de trop. Ni plus bête,
ni plus intelligent qu'un autre. Emporté par son élan, l'abbé
blasphème. Et le roi s'irrite... « Patatras », comme eût
dit feu de Blayac. Et les couleurs blafardes de la mort se mêlent alors
aux fards dégoulinant sur le visage de l'abbé de Vilecourt.
« Madame, bégaie-t-il devant la Blayac, sa maîtresse
et sa protectrice, le roi semble manquer d'esprit, aujourd'hui, j'espère
que vous saurez plaider ma cause. » Mais pourquoi la Blayac s'encombrerait-elle
d'un favori devenu, un instant, ennuyeux ? « Le trait était
spirituel, Madame, je ne comprends pas mon insuccès. » Alors,
la réplique de la comtesse cingle : «L'art, Vilecourt, est
de briller en restant à sa place. »
On pense, évidemment, au cynisme de Laclos.
Mais les héros des Liaisons dangereuses se réjouissaient d'ourdir,
la nuit, des machinations que le jour ignorait. Les personnages de Patrice
Leconte sont des stakhanovistes de l'esprit qui s'effraient du ridicule qui
les effleure, à chaque instant, sans soupçonner celui, plus
grave, qui les englue et un jour les submergera.
C'est que, contrairement à
Laclos, Patrice Leconte est un tendre. Il contemple avec une foi à
peine teintée d'ironie son couple idéaliste (Charles Berling
et Judith Godréche), qui s'en va, loin de la Cour, au nom de la science
et du progrès, préparer pour les hommes du futur des lendemains
qui chanteront peut-étre...
Ce qui ne l'empêche
pas d'aimer visiblement Bellegarde (Jean Rochefort), ce témoin inconscient
d'un monde qui s'écroule. Bellegarde, qui, touchant et dépassé,
note scrupuleusement sur un carnet toutes les traces de cet esprit auquel
il a çonsacré sa vie (c'est qu'un « jeu de mots »,
pour Bellegarde n'est pas un " paradoxe " Et une « allusion piquante
» est loin de ressembler à une « saillie drolatique »
!), Bellegarde, qui, de son exil anglais où la Révolution l'a
précipité découvre charmé un nouvel art de vivre
: l'humour britannique...
Même la comtesse de Blayac et ses machinations
ne sont jamais condamnées. Après tout, c'est le seul moyen
qu'elle a de survivre, cette femme !
Être sans pitié dans un monde impitoyable,
n'est-ce pas de la légitime défense ? Et la Blayac est donc
abandonnée, isolée dans un bal, masque ôté, des
larmes plein les yeux. Et si Patrice Leconte filme longtemps Fanny Ardant
à cet instant, c'est d'une part parce que « c'est une actrice
qui donne envie de ne jamais dire: "coupez !" , mais aussi parce que «
ce moment de souffrance extrême et intime rend cette femme sublime
et attachante, malgré ce qu'elle a pu faire auparavant, parce qu'il
montre qu'elle était capable de souffrir comme tous les êtres
humains».
Dans Ridicule, le film le plus brillant,
le plus grave de Leconte, ses personnages sont des grotesques, pas des monstres.
Plutôt des robots qui réciteraient à la lettre la leçon
qu'on leur a apprise.
Le plus émouvant, c'est de les voir tous
- même les deux porte-parole de l'avenir - foncer dans le mur, tète
baissée. Tète coupée, devrait-on dire, vu que la Révolution
rôde en coulisses, encore sormnolente. N'empêche : c'est l'humanisme
de Leconte qui rend ridicule et qui rend ses pantins si drôles. Si
tristes. Et si contemporains.