Film Club de Cannes
Un cour en hiver
Espace Miramar 27 avril 2000 19 heures 45
Français (1h45). Réalisation:
Claude Sautet. Scénario et dialogues: Claude Sautet, Jacques Fieschi,
Jérôme Tonnerre. Image: Yves Angelo. Musique extraite des sonates
et d'un trio de Maurice Ravel.
Avec: Daniel Auteuil
(Stéphane), Emmanuelle Béart (Camille), André Dussollier
(Maxime), Elisabeth Bourgine (Hélène), Brigitte Catillon (Régine),
Maurice Garrel (Lachaume), Myriam Boyer (Mme Amet) Stanislas Carre de Malberg
(Brice), Jean-Luc Bideau (Ostende).
C'est un film sur l'âme. Celle du violon
et celle des hommes.
Un beau film harmonieux et lisse comme un joyau
poli.
Un de ces moments de
grâce où tout concourt à la perfection, rencontre magique
entre un scénario sans hiatus, trois comédiens inspirés
et une mise en scène à la beauté classique.
Ce film sans dissonance nous happe dès
la première image - le gros plan d'un violon dans l'atelier d'un luthier
- et ne nous lâche plus jusqu'à la dernière: celle d'un
homme que l'on voit à travers la vitre d'un café, assis à
une table, enfermé dans sa solitude comme dans un bocal.
Enfin, presque enfermé. Car, précisément,
l'histoire que nous conte Claude Sautet dans son plus beau film est
celle d'une brèche dans la carapace où est emmuré le
cour de Stéphane.
Stéphane le luthier. Stéphane dont
on a vu les doigts saisir délicatement, amoureusement, le violon de
la première image. Et son regard grave, alors, était bien celui
d'un amoureux. Mais Stéphane ne peut aimer que la musique. Parce que,
dit-il, «la musique, c'est du rêve ».
Stéphane traverse la vie, froid, insensible.
Il nie les sentiments. Il dit: «Je n'y ai pas
accès. » Il se croit infirme. Comme «la Sorellina»,
dans Les Thibault, il pourrait dire: « Et moi, ce cour
clos, induré »
Ainsi, quand
Maxime, radieux, parle à son ami de son amour pour Camille, la belle
violoniste, Stéphane, à son habitude, semble impavide. Mais
une lueur d'avidité passe dans son regard. C'est celui d'un affamé
à qui, de loin, on montre un morceau de pain.
Si Stéphane est la figure centrale du trio,
séducteur pris à son propre piège, Camille et Maxime,
eux aussi évoluent.
En révélant Stéphane à
lui-même, Camille se blesse cruellement. «C'est moi qui suis
vide, maintenant», lui dit-elle. Et le léger, l'élégant
Maxime s'avère lucide et généreux: son élégance
est aussi celle de l'âme.
L'âme, toujours. Sautet, luthier génial,
la rend visible à nos yeux, comme Maxime et Stéphane extirpent
pour le polir ce petit morceau de bois qu'on appelle l'âme du violon.
C'est parce qu'Un cour en hiver est aussi un reportage très
concret sur la lutherie qu'il peut aller aussi loin dans le mystère
des êtres.
Le célèbre luthier Etienne Vatelot
a revu les dialogues, conçu le décor des ateliers, appris aux
comédiens les gestes de son métier et les rapports très
étroits qui existent entre luthier et musiciens. «Quand un
violoniste entre dans un atelier, dit Vatelot, ce n'est pas
un client mais un ami inquiet qui vient nous consulter:
"Qu'est-ce qui se passe, j'ai mon violon qui ne se trouve
pas bien, j'aimerais bien que tu l'auscultes."»
Si Daniel Auteuil est génial dans le rôle
de Stéphane l'introverti, si André Dussollier est meilleur
qu'il n'a jamais été depuis longtemps - lumineux, habité
dans le rôle de Maxime -, ce n'est pas dû seulement à
la superbe direction d'acteur de Claude Sautet. Etienne Vatelot leur a permis
de s'appuyer sur du concret. Et la justesse d'un geste, l'authenticité
d'une réplique, a dû donner à leur jeu une solide armature.
Quant à Emmanuelle Béart - sublime
- , elle a travaillé un an et demi le violon pour rendre crédible
son jeu: tenue de l'archet, position des doigts. Et cette discipline n'a
pas servi uniquement sur le plan technique. Elle lui a aussi permis de mieux
être Camille: une artiste qui a toujours fait passer son art avant l'amour
et qui est un peu plus désarmée qu'une autre en face de Stéphane.
La musique n'est donc pas ici qu'un élément
pittoresque. C'est à travers elle, par un subtil jeu de correspondances,
que Claude Sautet nous fait saisir l'insaisissable. C'est au cours des répétitions
d'un enregistrement de deux sonates et d'un trio de Ravel que les rapports
ambigus de l'autre trio - Maxime, Camille, Stéphane - se dévoilent.
Et la passion de Stéphane pour les automates musiciens du XVIIIe siècle,
son habileté pour les réparer nous en disent beaucoup sur lui.
Ne ressemble-t-il pas à ces merveilleuses mécaniques à
qui ne manque que la vie ?
En contrepoint aussi, des couples déchirés
par la passion ou unis dans la tendresse - que Stéphane regarde comme
l'image d'un monde interdit.
Ou qu'il s'est interdit ? C'est là que Stéphane
diffère d'Un héros de notre temps. Ce recueil
de nouvelles de Lermontov a été à l'origine du film.
Mais, très vite, Sautet et ses scénaristes s'en sont éloignés.
Comme le héros de Lermontov, Stéphane se fait aimer d'une femme
pour le plaisir pervers de lui dire : «Je ne vous aime pas».
Mais ses motivations profondes ne sont-elles pas autres ? Est-il infirme
de naissance ? Où s'est-il lui-même amputé du cour ?
Par peur de vivre. Par peur de souffrir...
Stéphane souffrira. Et il deviendra capable
d'un geste fou - et fou d'amour - pour son vieux maître, mourant. Puis,
il ouvrira tout grand les volets, comme s'il acceptait enfin de laisser entrer
la vie - et son cortège de souffrances.
Un cour en hiver est l'histoire d'un désastre. Mais d'un
désastre qui laisse percer l'espoir. D'un désastre bienheureux,
puisqu'il redonne à Stéphane un cour de chair. Dans son nouvel
atelier, les murs ne sont plus bleus - couleur froide - mais d'un blanc légèrement
ocré - la couleur chaude de la terre.
Claude-Marie Trémois - TRA 2225
SAUTET (Claude), scénariste
et cinéaste français (Montrouge 1924). D'abord étudiant
aux arts décoratifs, il bifurque vers le cinéma après
la guerre, suit deux ans des cours à l'IDHEC et, pendant une dizaine
d'années, travaille comme assistant. Parallèlement, il publie
des articles de critique musicale à Combat, Dans cette période,
il tourne un court métrage en 1951 (Nous n'irons plus au bois),
puis un premier long métrage qui n'est qu'une tâche alimentaire:
Bonjour sourire, avec Henri Salvador et Annie Cordy, distribué
en juin 1956 dans l'indifférence générale.
Le véritable Sautet apparaît en 1960,
avec la réalisation de son premier film personnel, Classe tous
risques avec Lino Ventura et Jean Paul Belmondo, d'après un
roman de José Giovanni), qui frappe une partie de la critique par
la sûreté de sa mise en scène. Cinq ans plus tard, l'arme
à gauche (avec Lino Ventura et Leo Gordon, d'après Charles
Williams) confirme son talent, mais oriente ses exégètes sur
une fausse piste: ils saluent en Sautet un cinéaste de l'action pure,
influencé par les films de Walsh ou de Siegel.
Simultanément,
Sautet se fait une image de scénariste efficace, collaborant à
plusieurs dizaines de films, souvent sans que son nom apparaisse au générique:
il est celui qu'on va chercher quand un projet boite, quand une situation
se bloque. Peu connu à cette époque du grand public, il a une
solide réputation d'homme de terrain dans la profession.
Les Choses de la vie (prix Louis-Delluc en 1970) font de lui une vedette
soudaine, et fondent en même temps un second malentendu, qui ne s'est
jamais dissipé: certains n'ont voulu voir en lui qu'un sociologue,
qui se complairait à la description des peines de cour ou des problèmes
d'argent de la bourgeoisie française.
Il est vrai que des Choses de la vie à
Ouelques jours avec moi, les neuf films qu'il a réalisés
entre 1970 et 1988 sont écrits par Sautet lui-même, avec la
collaboration de Jean-Loup Dabadie, Claude Néron, Jean-Paul Török,
Jacques Fieschi ou Jérôme Tonnerre, en référence
à la société française au présent. Mais
la volonté de montrer ou de prouver sont au plus loin des préoccupations
d'un cinéaste qui déclarait en 1971: «Quand je fais un
scénario ou quand je tourne, je n'ai aucune conscience théorique
de quoi que ce soit. A un certain moment, les choses se disposent d'une façon
telle que je ne peux plus les éviter», et encore: «Je
ne vois de comparaison qu'avec la musique, où il y a un certain type
d'harmonie, d'accord ou de rythme au départ qui fait que, quel que
soit le parcours, une logique souterraine impose la matière qui doit
se trouver à la fin.» (in Positif n° 126.)
Ce concept de «logique souterraine»
explique à la fois l'ouvre et le rapport de l'homme à l'ouvre.
Claude Sautet est un cinéaste lent (à peine un film tous les
deux ans: si son activité paraît plus précipitée
entre 1970 et 1973, c'est qu'il disposait alors du scénario plus ancien,
prêt à tourner, de César et Rosalie), dont
les arguments prennent forme, généralement, dans une sorte
de corps à corps avec le co-scénariste, à partir d'une
situation élémentaire, visualisée, de la relation de
deux personnages à un fragment d'espace par exemple, qui génère
ensuite un groupe, des lieux, une tension dramatique, longuement polis et
remis sur le métier, jusqu'à l'ultime phase du tournage.
Filmographie :
Bonjour sourire (1956)
Mado (1976)
Classe tous risques (1960)
Une histoire simple (1978)
L'arme à gauche (1965)
Un mauvais fils (1980)
les Choses de la vie (1970)
Garçon!(1983)
Max et les ferrailleurs (1971)
Quelques jours avec moi (1988).
César et Rosalie (1972)
Un cour en hiver (1992)
Vincent,
François, Paul et les autres (1974)
Nelly et Mr Arnaud (1995)
Jean-Loup Passek - Dictionnaire du cinéma